Pour Jay ASSANI

(soutien inconditionnel à toi, ma Soeur)

1/

Il est légitime que Jay ASSANI veuille assainir le milieu du combat panafricain. En militante aguerrie, elle en connaît les arcanes, sinon les méandres. Elle sait que l’hypertrophie mâle et la marginalisation des femmes a toujours été le point… noir, la pierre d’achoppement principale, l’épine dans le pied, la poutre dans l’œil, l’obstacle cosmique qui obstrue et dénature la lumière de notre Renaissance. C’est l’Obscurité primordiale : celle du Chaos dont il ne sort rien de bon. Si cet abcès n’est pas crevé, si ce pus n’est pas épuré, nous n’allons (et n’irons) nulle part. Il est temps d’excommunier tous ceux qui – hommes Noirs, comme femmes Noires d’ailleurs – nourrissent notre aliénation pour mieux garantir leurs intérêts égoïstes. Et, ainsi, mieux habiter leur inutilité assumée – ou dissimulée – dans le combat collectif. Aucun Noir ne peut être libre tant que notre Peuple demeure captif.  Il est donc plus que temps que nos énergies spirituelles, intellectuelles, économiques et politiques soient réorientées.

Jay ASSANI a donc raison, et tout ce qu’elle dénonce est vrai. La seule question valable est de savoir pourquoi elle dénonce aujourd’hui, maintenant, ce que tout le monde sait. Parce la coupe est pleine.

2/

Prétendre vouloir « laver son linge sale en famille » n’est pas synonyme de silence et de couverture. Parfois, ce que nous cachons aux autres, nous le cachons aussi (par la même occasion) à nous-mêmes. Ou à une partie de nous-mêmes. Et la peur du regard des autres se mue souvent en complicité – ou en complaisance. Car cacher veut souvent dire « enterrer.» Transiger pour continuer – et recommencer.

Laver, c’est dévoiler la saleté et la purifier par le passage dans le révélateur de l’eau qui expurge. Laver, c’est nettoyer ce qui est répugnant et sale, pour le rendre sain et  sans taches.

Depuis toujours, ce qui est en famille est bien souvent public. C’est l’époque – connectée – qui veut ça : alors, allons à la rivière et exposons notre linge maculé. Pour que plus tard, lorsqu’il sera net, il fasse notre fierté et la beauté de notre apanage.

Ceux que fustigent avec raison Jay ASSANI n’instituent pas cependant un patriarcat noir qui ne peut exister dans une communauté d’ascendance servile, de descendance mimétique, encore subjuguée, et pire, lobotomisée –  toujours sous contrôle colonial. A ces hommes Noirs (puisqu’ils le sont, même si leur cœur est blanc comme celui de leur maître apophique qui serpente dans les recoins les plus obscurs de leur psyché) il faut redonner leur véritable statut : ce sont des criminels qui relèvent des procédures pénales et méritent la prison.

J’invite donc celles qui se taisent en pensant trahir (alors que ce qu’elles trahissent en réalité, c’est leur propre dignité) à se lever, à parler, à accuser, à dénoncer, à apporter la peur où elle est productive et exemplaire : dans le cœur moribond d’êtres sans fond modelés par la violence, l’inertie et la dés-éducation. Responsables et coupables.

Il nous faut impérativement sortir de cette culture du silence qui nous tue plus sûrement que l’oppression raciale.

3/

La femme Noire est Nout – le Ciel. Et l’homme Noir est Geb – la terre. Le Ciel est au-dessus de la terre et, tous deux, complémentaires, forment la sphère parfaite de la vie, les cycles éternels des réincarnations. Deux entités unies, qui ne peuvent être séparées, sous peine de cataclysme sidéral. Ce maëlstrom dans lequel nous sombrons depuis plus de mille ans. Et, comme l’homme Noir est la terre, quand il ne sait plus qui il est, ce qu’il est – et oublie qui est Nout, il devient bas de plafond, terre à terre et finit par mettre tout le peuple plus bas que terre. A commencer par lui-même. Il rampe et se tortille comme un reptile, la forme aplatie d’un horizon qui ne connaît plus que la nuit de sa virilité morte.

La place de la femme Noire dans le combat n’est ni une question, ni un problème. Il n’y  a pas de débat. La femme Noire – la Femme – est l’être Primordial par excellence. Vivre, c’est respirer. Ainsi donc, pour que le Peuple Noir puisse vivre et se perpétuer, il est indispensable que son air, son oxygène, son Souffle, sa Vitalité Cosmique, son Ciel, l’anime, le comble et l’abrite. La Femme, dans notre lutte, n’est pas la servante, la cuisinière ou la concubine silencieuse et disponible, le souffre-douleur. Elle est Chef de guerre, stratège invincible, parole, inspiration, autorité. L’Homme – celui qui, parmi tous les hommes Noirs, n’est pas en accord avec cette évidence qui dépasse sa petitesse d’homme, lui qui veut pervertir l’univers en mettant le ciel sous la terre, ne combat pas pour le Peuple Noir – même s’il s’en est convaincu. Si vous enfouissez sous la terre le Ciel où passe le Soleil, ce n’est pas la lumière qui vous guide (puisque vous la cachez), mais les ténèbres, le règne des instincts souterrains. Vous réveillez et servez les forces primitives, obscures, les pulsions et les instincts.

Nous sommes des Adorateurs de la Mâat : le mal qui est infligé doit être réparé dans la même mesure où il a été infligé. Cela s’appelle la rétorsion, ou, si vous préférez, la justice (la vraie) : celle qui amène la paix et régénère les êtres et les peuples. Chez nous, le mal n’est pas pardonné ou amnésié : il est réparé. Dans la cosmovision noire, il n’y  a pas place pour l’oubli, l’omerta, la complaisance. Arrêtons de protéger nos démons, nos requins, nos hyènes, nos termites et nos cafards. En protégeant les diables qui en notre sein gargouillent de leurs babines lippues, nous répétons à l’infini supplices, tourments et sévices. Le pardon – qui n’est pas une notion africaine – vient toujours après la justice et l’expiation : pas avant, pas pendant. Après.

Ce qui vient avant, pendant et après, c’est l’intelligence : ce que nous avons compris, ce que nous ne laisserons plus jamais se reproduire.

L’auto-défense exige l’endiguement, et, littéralement, la damnation de ceux (et celles) qu’il convient d’appeler des traîtres. Une fois que nous aurons (enfin) compris que la notion de famille – et la conscience d’en être une – est la chose la moins partagée au sein de notre communauté. Car au milieu de nous sont encore les loups et les harpies, les missionnaires, les marchands, les supplétifs coloniaux et les soudards. Deux camps opposés qui cohabitent dans la même fortification branlante. Deux esprits qui ne combattent pas la même chose : l’un combattant pour la libération réelle, paradigmatique, cosmique du Noir, sa verticalisation, l’autre, pour son horizontalisation, son maintien en posture couchée et prostrée, son effacement. Deux biologies noires, deux âmes : l’une, céleste, l’autre, une simple noirceur incarnée. Deux mentalités. Deux projets. Deux destins. Qu’il est à présent temps de séparer : sans état d’âme, sans émotion et sans haine particulière.

La Renaissance le commande : si nous voulons ressusciter, nous ne le pouvons pas dans le corps du vieil homme et de la vieille femme, c’est-à-dire de l’esclave. De l’être reprogrammé – conditionné – pour dévorer ses propres entrailles. Si nous refusons de reconnaître et de combattre nos maux, notre lutte se trouvera engourdie par nos complicités, nos duplicités, nos outrages et nos indulgences.

En un mot comme en cent : notre Grandeur Noire ne peut être ni bradée, ni violentée. Elle doit être réparée – si nous voulons être crédibles et légitimes quand nous exigerons des autres qu’ils nous fassent réparations.

Pour continuer d’exister socialement, économiquement (et médiatiquement) certains Noirs (hommes et femmes) ont intérêt à ce que le chaos perdure au sein de notre communauté d’esprits et de corps reclus. Mais s’il est bien inoculé de l’extérieur, il faut – pour qu’il puise avoir effet maximal – que le ver soit DANS le fruit, assimilé par le fruit – par son système même, pour devenir une partie du fruit lui-même. Le ver gangrène le fruit avant de le faire pourrir et mourir. Ne reconnaît-on pas un arbre à ses fruits ? Notre mort – devenue aussi occidentale  que notre négrification – est un pourrissement, une putréfaction. Et non plus une transition, une sortie vers la lumière. Et si nous sommes pourris, rien de surprenant  à ce que prospèrent – et se nourrissent – à l’intérieur de notre chair tant et tant de pourris. Le nègre est sa propre métastase, sa propre entropie.

4/

Le blanc, l’arabe, l’asiatique, l’animal, l’extra-terrestre (pour ce que j’en sais) sont d’abord cette identité là avant d’être – éventuellement – autre chose (à moins que cet autre chose ne serve à renforcer cette identité et le pouvoir qui l’anime.) Le négropathe lui, est d’abord autre chose avant d’être Noir. Ou plusieurs « choses » en même temps, ce qui revient au même. Et donc, comment faire famille avec des gens qui nullifient leur être profond en incarnant – ou en manifestant – un autre esprit, un autre corps ? Son nom est Légion, n’est-ce pas ?

Nous sommes ceux et celles qui renions le noyau même de ce qui fait une famille : l’identité. Ce qui fait de nous des êtres humains, c’est notre façon différente de l’être. Ce qui indubitablement fait de nous des êtres humains (au-delà même du fait que nous le sommes naturellement), c’est la manière dont cette humanité s’incarne en nous – et par nous. Comment elle prend corps et couleur (avoir naturellement des couleurs est synonyme d’être vivant.) En clair, être humain, c’est être Noir – ou blanc, ou jaune, ou rouge… Être humain c’est être (de) la couleur de son humanité, sinon nous sommes des abstractions. Ce que je suis, c’est d’abord être Noir, avant que je ne sois un « genre », une fonction – ou une orientation sexuelle.

Le genre (spécialisation embryonnaire), la fonction, l’orientation sexuelle ne sont pas ce que je suis, ne font pas ce que je suis, ne fondent pas ce que suis, n’enracinent pas ce que je suis : ce sont les énergies que je mobilise, les modalités par lesquelles je choisis d’exprimer ma collectivité et mon individualité, tout en restant fondamentalement Noir, l’être-racine, l’être-essence, l’être-souche, l’être-fondement, l’être-Matrice. La fonction et l’orientation sexuelle sont l’expression de mes choix individuels qui ne me sortent pas de ma Négrité Fondamentale qui n’est ni une assignation ni une incarcération. Être Noir ne m’interdit aucun pouvoir (d’être) humain, aucun acte de création, aucune intelligence, aucune destinée. Ce n’est pas ma Négrité, le péché originel. Ce n’est pas elle qui me marginalise.  C’est l’enfer créé, maintenu et systématisé par des « autres » historiquement identifiés, historiquement déterminés, qui, prenant prétexte de ma Négrité qu’ils fantasment, me marginalisent, m’assignent, m’incarcèrent et me tuent. Donc, ce n’est pas de ma Négrité que je dois me libérer ou m’affranchir, mais de l’oppression, vêtu de mon armure de combat, ma seule Lumière, celle à cause de laquelle je péris, celle par laquelle je renais.

Être Noir, c’est être l’œuf. Être Noir, c’est être la poule.

Qui était là avant : l’œuf ou la poule ? La réponse est ailleurs. Dans l’Intention créatrice qui a fait l’œuf et la poule et qui les a liés (La Divinité.) Ni l’œuf ni la poule ne sont premiers. C’est Dieu : le point commun entre l’œuf et la poule – en dehors de leur identité indissociable, conjointe. L’œuf ne peut être détaché de la poule. Car pour qu’il y ait une poule, il faut un œuf – et pour qu’il y ait un œuf, il faut une poule. L’œuf et la poule sont concomitants et consubstantiels dans la symbiose absolue qui les meut. La poule est l’œuf – et l’œuf est la poule. La question n’est pas : « qui était là avant : l’œuf ou la poule ? », mais « pourquoi l’œuf ? Et pourquoi la poule ? Dans quel but, et pour quel projet ?

La dialectique essentielle et existentielle de l’œuf et de la poule implique donc deux types de responsabilités : nous ne pouvons être autre chose que Noir – une autre chose qui rendrait néant le Noir que nous sommes en plénitude. Nous ne pouvons faire impunément tout ce que nous voulons parmi les Noirs parce que nous sommes Noirs. Ces deux logiques portent la même malfaisance : la négation du Noir. Le péché originel.

5/

Comment « laver son linge sale en famille » quand certains Noirs pratiquent dix commandements, là où d’autres en pratiquent 42 ou 77 ?

Le Noir ne sait plus ce qu’est une Famille depuis fort longtemps. Un Peuple éloigné de la notion même de famille, intégré à de nouvelles familles qui ont leur propre définition de la justice, un Peuple détourné de ses valeurs, de sa spiritualité, de sa centralité culturelle, historique et politique – en un mot de son Paradigme – ne peut espérer « laver son linge sale en famille. » Il a des délinquants et des criminels à bouter hors de son relèvement par tous les moyens nécessaires.

L’expérience (amère) m’a appris que dans le Peuple Noir, la notion de « laver son linge sale en famille » est une chimère. Nous avons des intérêts divergents, des allégeances opposées, aucune notion de communauté (ce qui nous est commun, que nous bâtissons ensemble, que nous défendons et chérissons et pour laquelle nous sommes prêts au sacrifice) et des rancunes/jalousies bien installées.

Ce que nous connaissons, c’est le communautarisme, la criminalisation perverse et ambigüe de la communauté.

J’ai appris, disais-je, que bien souvent le mantra « laver son linge sale en famille » était le cache-misère des réalités bien souvent sombres de notre Peuple. Que cela ne servait en rien les victimes – au contraire de leurs bourreaux. Nous « lavons notre linge sale en famille » comme le pratiquent les organisations mafieuses. Au moyen de lessives, de détergents et d’assouplissants qui ont nom : dissimulations et règlements de compte.

Que ce soit en matière de violences psychiques et/ou physiques, d’escroqueries financières et économiques, l’argument du « laver son linge sale en famille » sert de paravent nauséabond à la dramaturgie de la déchéance nègre. Un décor, un trompe-l’œil, un faux-semblant qui occulte nos perfidies, nos perversions, nos intrigues, nos jeux de pouvoir, nos « qui t’a envoyé », nos contritions feintes et nos pardons anomiques.

En somme, nous nous faisons la guerre avec pour résultat que les plus forts continuent de dominer les plus faibles. En réalité, nous parfumons notre linge sale. Nous le badigeonnons de déodorant, puis nous le remettons, aussi sale qu’avant, et – s’il y a des accrocs – nous le rapiéçons. Nous faisons du neuf avec du vieux, en espérant que cela ne se voit pas trop. Nous ne « lavons » donc rien. Nous (re)couvrons la saleté. Nous protégeons les coupables, libres de recommencer ailleurs. Et, absous, libres de faire de nouvelles victimes.

Nous trahissons quotidiennement la Vérité-Justice essayant de la tordre à l’image de nos âmes bancales, perdues et dispersées. Il est impossible d’obtenir justice dans la vérité tant que nous accablons les victimes, tant que nous protégeons et gardons en notre Sein – près de nous, en nous et avec nous – ceux et celles qui salissent, et le linge, et la famille.

6/

Tout le monde sait que le Noir ne veut rien apprendre du passé (le comprendre, et encore moins le connaître.) Tout le monde sait que le Noir est dans le déni de son aliénation et de la transformation radicale de son être en nègre-objet, en nègre-rien, en nègre-pulsions.

Parlez, mes sœurs. Parlez. Soyez libres de le faire. Vous ne trahissez personne. Vous révoquez vos tourmenteurs, les bonimenteurs à la séduction mortifère. Portez plainte. Publiez. Informez. Le monde des Noirs est petit. Et encore plus petit pour ceux qui le défigurent. Nous vous soutiendrons et vous accompagnerons tout au long du périple pour que vos pieds ne butent sur des pièges vicieux et visqueux. Nous fêterons votre victoire avec liesse et nous expulserons hors de nous les barbares qui polluent de leur indélicatesse, de leur perversité, de leur arrogance, de leur déficience, en un mot, de leur impuissance, la Force que vous êtes – et que nous sommes, que nous serons, une fois le bon grain séparé de l’ivraie.

Il nous faut nettoyer les écuries d’Augias. Que les féminicides, les voleurs, les violeurs, les escrocs, les boxeurs sans licence, soient menés diligemment devant la justice (pour faire propre, sinon, d’autres méthodes existent) et jetés au cachot – ou au château d’If. C’est là leur unique chemin qui doit être dissocié du nôtre. Si nous voulons réussir quelque chose dans notre Communauté, ce travail doit être fait.

C’est seulement en nettoyant nos fosses septiques et nos marécages de sceptiques que nous constituerons une Famille et que nous pourrons « laver notre linge sale en famille. » Pas avant. Pas tant que nous aurons des démons, des liliths, des gobelins, des lycanthropes, des vampires, des goules qui, comme le diable primordial qui les a faits, lilial et immaculé, porteur de fausses lumières, propagent parmi nous carnages et vacuités.

C.K

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